«Je ne suis pas raciste, mais...»

Par: Will Prosper
Documentariste, fondateur et porte-parole du mouvement citoyen Montréal-Nord Républik

Le 7 avril sur les ondes de CHOI FM, l'animateur de radio André Arthur, qui n'en est pas à ses premiers propos controversés, a déclaré que selon lui, Haïti est un pays «sans avenir, peuplé de voleurs, inventeur du sida». Ses propos racistes faisaient aussi suite à une avalanche de commentaires xénophobes, particulièrement via la section des médias web du Québec, après la mort le 4 avril de Jean-Pierre Bony, Haïtien d'origine tué par une balle de plastique tirée à la tête par un policier de Montréal lors d'une perquisition.

Il faut savoir qu'au Québec, dès qu'on ose faire allusion au spectre du racisme, on vous accuse immédiatement de faire du «Québec bashing» ou de jouer à la victime.

Nous semblons collectivement plus enclins à nier aveuglément son existence plutôt que d'être fier d'amorcer un dialogue afin de développer des outils pour lutter contre celui-ci. Il aura fallu plus de 10 ans de discussions et de tergiversations en Ontario pour que le gouvernement crée il y a quelques semaines le Anti-Racism Directorate (Bureau antiracisme) qui ne règle pas tout, mais qui au moins reconnaît l'existence du racisme et de ses conséquences sur une grande partie de la population.

Il va de soi que le Québec ne détient pas le monopole de la xénophobie, mais la culture du déni semble être une drogue puissante dans le royaume du «Je me souviens».

Déni, car au Québec, maintes études et recherches font état de la discrimination et du racisme, mais elles sont rapidement reléguées aux oubliettes. Et pourtant, des citoyens sont littéralement prisonniers de notre insouciance collective à briser les chaînes d'une post-colonisation qui se perpétue à travers nos générations.

Plusieurs d'entre nous s'offusquent, avec raison, du profilage policier que subissent les Afro-Américains. Cependant, ce que réfléchit notre propre miroir n'est pas très reluisant, comme en fait foi l'étude réalisée par le CREMIS en 2010. Celle-ci révélait que «les jeunes Noirs de Montréal étaient deux fois plus susceptibles que les jeunes Blancs d'être arrêtés par la police, un taux pire qu'aux États-Unis».

Après avoir nié l'existence du profilage racial de la part de la police, un rapport interne du SPVM coulé à La Presse en 2010 a pourtant démontré, entre autres, que «dans les quartiers sensibles du nord de la métropole, environ 40 % des jeunes hommes noirs ont été soumis à au moins un contrôle d'identité en 2006 et en 2007, contre seulement 5 % à 6 % des Blancs». Un jeune en train de fumer de la marijuana ou de vendre de la drogue dans l'espace public a ainsi 7 fois plus de chances s'il est Noir que s'il est Blanc d'être surveillé et d'être arrêté par la police.

Le plus alarmant, comme l'indique une étude réalisée par l'université McGill, c'est que le premier facteur déterminant une plus grande présence policière dans une ville n'a rien à voir avec le taux de criminalité qui y sévit, mais dépend uniquement du nombre de minorités racisées et de populations autochtones qui y vivent. Ces décisions de nos élites politiques non seulement entérinent que la répression policière est justifiée du seul fait de la race, ce qui en soit rend légitime la violence envers les communautés racisées, mais en plus, elles ne peuvent faire autrement que de judiciariser et d'incarcérer massivement des citoyens principalement à cause de la couleur de peau.

D'ailleurs, en 2013, le rapport de l'enquêteur correctionnel Howard Sapers révélait qu'au cours des dix dernières années, la population carcérale autochtone a augmenté de 46,4 % ; celle des Noirs, de 80 % ; tandis celle des femmes a plus que doublé, particulièrement celle des femmes autochtones.

Paradoxalement, seule la population des hommes blancs a décliné de manière significative, et cela, même si son taux de criminalité est similaire à celui de tous ces groupes.

Sommes-nous dans une société qui produit un racisme systémique tel que l'interprète le Barreau du Québec et qui consiste en «la production sociale d'une inégalité fondée sur la race dans les décisions dont les gens font l'objet et les traitements qui leur sont dispensés. L'inégalité raciale est le résultat de l'organisation de la vie économique, culturelle et politique d'une société»?

Savez-vous qu'au Québec, si vous adoptez un enfant noir et un enfant blanc du même âge et que vos deux enfants obtiennent le même diplôme universitaire de deuxième cycle, l'un d'entre eux gagnera en moyenne 28 000 $ de plus que l'autre ? Devinez lequel.

Selon l'étude de l'université McGill citée plus haut, l'enfant caucasien, même sans diplôme de secondaire, aura plus de chances de se trouver un emploi que le Noir avec un diplôme universitaire.

Bien que notre société défriche les territoires en obtenant des immigrants plus diplômés que la moyenne de la population québécoise, une récente enquête menée par Radio-Canada révélait qu'il manque 25 000 employés issus des minorités racisées dans les organismes publics du Québec, et cela, en vertu de l'article 3 de la Loi sur la fonction publique, qui stipule que l'effectif des ministères et des organismes publics doit refléter la composition de la société québécoise.

Malgré cette loi, une société d'État, soit le fleuron qu'est Hydro- Québec, et qui ne compte que 312 personnes racisées sur un effectif de 20 000 employés, n'a même pas l'intention d'instaurer une politique contre la discrimination raciale. Cette proportion représente 1,56 % de sa main-d'œuvre alors que, selon Statistique Canada (2011), les minorités racisées comptent pour 11 % de la population québécoise.

Le plus inquiétant est que cette discrimination débute avant même le délit de faciès, car les noms à consonance d'origine canadienne française tels que Tremblay ou Bolduc ont 60 % plus de chances d'être invités à un entretien d'embauche qu'un Traoré ou un Ben Saïd, selon le sociologue Paul Eid.

Les postes de haute hiérarchie de notre société ne font pas exception dans la fonction publique du Montréal métropolitain, puisque seulement 5,9 % de minorités racisées les détiennent en 2011-2012, alors qu'elles constituent 30 % de la population montréalaise. De plus, malgré ce pourcentage élevé sur l'île de Montréal, seulement 4 élus sur 103 sont issus des minorités racisées. Les chiffres ne sont pas plus reluisants au niveau provincial, avec seulement 5 députés issus des minorités racisées sur 125. De ce nombre, les Premières Nations sont complètement exclues.

Le secteur privé ne fait guère mieux. Les minorités racisées occupent seulement 2,6 % des postes de haute direction et de conseils d'administration. Ce sont les femmes qui écopent d'avantage : elles occupent seulement 0,4 % de ces postes comparativement à 15,1 % pour les femmes blanches.

Les femmes des minorités racisées sont souvent doublement, voire triplement discriminées. Prenez l'exemple des femmes immigrantes qui sont plus scolarisées que les femmes nées au Québec, avec 60 % d'entre elles détenant un bac, comparativement à 35 % des femmes nées ici : paradoxalement, elles ont un taux de chômage deux fois plus élevé.

Des voix, provenant de quelques médias écrits et radio, revendiquant une plus grande diversité sur les écrans québécois se sont dernièrement fait entendre, avec raison. Cependant, je vous mets au défi de trouver un nombre plus élevé que les doigts de votre main de journalistes permanents issus de minorités racisées et faisant partie des trois principaux médias écrits francophones. Idem pour les radios les plus populaires aux heures de grande écoute. Vous ferez le même triste constat. Alors, ne faut-il pas s'étonner d'obtenir peu d'opinions diversifiées, par exemple concernant un débat tel que celui du blackface qui, dans les médias, s'est déroulé en grande majorité de Blanc à Blanc sur une question affligeant les Noirs?

Malheureusement, quand les minorités racisées sont présentées dans les médias, c'est le plus souvent pour relater des sujets de controverse ou pour les présenter dans des rôles stéréotypés. Cela a pour effet d'accentuer des «croyances inadéquates, ne favorisant pas l'insertion des immigrants et alimentant une attitude de méfiance chez les natifs».

L'illustration parfaite de ces sujets de controverse alimentés par les médias est le déclenchement de la commission Bouchard-Taylor en 2007. Le tollé soulevé par les médias à propos d'une poignée réellement infime de cas touchant ce qu'on définissait comme des «accommodements raisonnables» a soulevé l'ire de plusieurs personnes appartenant au groupe ethnique des Québécois d'origine canadienne française, qui ont exigé du gouvernement Charest et obtenu en février 2007 la création d'une commission. Le rapport rédigé par les commissaires Charles Taylor et Gérard Bouchard a même conclu qu'il n'y avait «pas vraiment de problème concernant la pratique des accommodements raisonnables au Québec. Il y a une crise des perceptions».

Ce processus de réflexion est, selon moi, sain pour une société qui évolue. Toutefois, je m'interroge quand nous disons vouloir défendre nos valeurs de liberté et d'égalité. Pourquoi alors acceptons-nous que d'autres, puis que nos propres concitoyens, soient aux prises avec des inégalités remarquables et une restriction de leurs libertés, sans que cela ne soulève une vague d'indignation?

Où se cachent donc ces valeurs fondamentales dont nous nous réclamons à cors et à cris? Force est de constater que nous semblons croire qu'ici, ces valeurs sont l'apanage, sinon le privilège exclusif, des canadiens d'origine française, et qu'elles ne sauraient valoir pour d'autres qu'eux.

Une société qui se dit juste et équitable pour l'ensemble de ses citoyens devrait s'indigner de faits aussi honteux et dégradants, qui témoignent d'une discrimination systémique au sein de sa propre société, une discrimination d'une ampleur telle qu'elle appauvrit économiquement, humainement et systémiquement des minorités racisées ; une discrimination qui les profile, les judiciarise et les criminalise.

Des gens, que l'on écarte des postes de pouvoir, que l'on dévalue et que l'on exclut dans les médias. Tout cela se fait en notre nom, à même nos taxes, par nos gouvernements et par tout un chacun... et nous cautionnons ce racisme systémique, alors que nous devrions tous être rongés par la honte.

Et le vrai scandale demeure notre silence collectif.

Je ne vous dirai pas que les Québécois sont racistes. Après tout, un sur cinq d'entre eux vous le diront eux-mêmes en se déclarant ouvertement raciste dans un sondage réalisé par la firme Léger en 2015. D'ailleurs, en 2007, cette même firme avait sorti des chiffres similaires : 16 % des gens s'affirmaient fortement ou moyennement racistes, mais 43 % des répondants admettaient être légèrement racistes. Ce sont donc 60 % des Québécois d'origine canadienne française qui reconnaissaient être racistes en 2007.

Comme pour les accommodements raisonnables, où sont les médias et la population pour réclamer une commission et exiger des réformes pour combattre cette discrimination systémique?

Comment est-ce possible que nous en soyons encore à la dénoncer alors que tout cela devrait être en place depuis belle lurette? N'avons-nous pas une Protectrice du citoyen, des institutions, une charte des droits et libertés, et des politiciens pour combattre de telles injustices?

Il est impératif que je salue la bravoure, le courage, le combat et la résilience des femmes et des hommes racisés et autochtones, qui chaque jour subissent ces injustices et s'organisent pour les combattre. Comme eux, je suis de la race des humains, avec toutes ses belles couleurs. Je me dis que nous ne sommes pas seuls dans cette lutte, mais crisse que certains trottent haut avec leurs œillères tricotées serrées, bien drapés dans leurs privilèges monochromes!