Le trop-plein d’Yves Francoeur

Propulsé sur la scène politico-juridico-policière par ses déclarations tonitruantes, le président de la Fraternité des policiers et policières de Montréal est, pour le grand public, un personnage méconnu. Dans les milieux politiques et policiers, on le connaît toutefois très bien. On le respecte, on le craint ou on le déteste, mais il en mène très large. Comme quoi, même pas besoin de porter son arme pour devenir le policier le plus puissant de la métropole.

Au cours des derniers jours, Yves Francoeur a affirmé qu’une enquête criminelle touchant deux élus libéraux provinciaux était bloquée, il a reconnu avoir été pressenti pour se présenter comme candidat libéral et il a rencontré les enquêteurs de la Sûreté du Québec. Hier, il s’est permis une petite journée de congé chez lui. En entrevue avec La Presse, il n’ajoutera rien pour le moment sur ses sorties remarquées, mais il affirme calmement : « Je suis zen et je m’assume là-dedans. Je ne suis pas quelqu’un qui se lance dans de telles déclarations sans assises solides. »

« Je déteste les bandits »

Depuis 10 jours, politiciens, policiers et journalistes soupèsent ses déclarations lourdes de conséquences. Sur quoi reposent-elles ? Est-ce bien solide ? Pourquoi à ce moment-ci ?

Le principal intéressé avance une réponse.

« Je sais que ça fait naïf, mais je suis entré dans la police parce que je déteste les gens qui abusent des autres, je déteste les bandits, ce qui explique aussi mon trop-plein de la semaine dernière. »

— Yves Francoeur

Parmi la quinzaine de personnes interrogées pour ce portrait, tous des gens qui connaissent le milieu policier, personne ne croit que M. Francoeur ait « échappé » cette déclaration dans un moment d’emballement au micro de Paul Arcand.

« S’il a fait cette sortie, c’est qu’il avait ses raisons », dit, laconique, Ronald Martin, président de l’Association des pompiers de Montréal et compagnon d’armes syndical de M. Francoeur. Une autre source, anonyme, qui connaît très bien le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), ajoute : « Il semble que ça repose, effectivement, sur du solide. »

Jacques Duchesneau, ancien chef du SPVM, croit lui aussi au sérieux de l’affaire. « Ça fait 20 ans que j’ai quitté la police de Montréal, et je ne sais pas ce qui se passe en ce moment, dit-il. Ce que je sais, toutefois, c’est qu’un président de syndicat reçoit les confidences de ses membres et, de toute évidence, des enquêteurs ont parlé à Francoeur. Avant de faire une sortie comme ça, il est blindé, ce n’est pas le fruit du hasard. Francoeur n’est pas quelqu’un qui cherche la gloire. »

La contravention du maire

Yves Francoeur est entré à la Fraternité à l’époque où les syndicats se battaient contre les clauses « orphelin ». Il reste aujourd’hui, même s’il pourrait prendre « une très belle retraite », selon ses propres mots, pour lutter contre les changements au régime de pension de ses membres. Il vit à Terrebonne, il est marié et a trois enfants, des jumelles de 21 ans et un garçon de 23 ans.

À l’hôtel de ville, à l’Assemblée nationale et au SPVM, il compte bon nombre de détracteurs, qui lui reprochent tous de « jouer beaucoup la confrontation », pour reprendre les mots d’une source. « C’était vraiment une partie d’échecs avec la Fraternité et les coups viennent vite ! », dit un ex-collaborateur de Denis Coderre. Vite, mais aussi de façon imprévisible et sournoise, ajoute notre source.

« Un jour, en pleine rencontre avec le maire Coderre à son bureau de l’hôtel de ville, Yves Francoeur a sorti une contravention de sa poche pour lui faire comprendre qu’il pouvait faire couler des choses aux médias. »

« Coderre avait été très fâché de l’attitude de Francoeur. On n’était plus dans les négos syndicales habituelles, on était dans autre chose. »

— Un ex-collaborateur de Denis Coderre

Yves Francoeur se défend d’avoir voulu faire chanter le maire avec une contravention : « Je lui ai dit : “Denis, tu ne comprends pas le climat que toi et ton chum Labeaume êtes en train d’instaurer.” Je lui ai montré la contravention juste pour qu’il comprenne. » (Pour la petite histoire, il s’agissait d’une contravention pour excès de vitesse reçue à Laval par Denis Coderre et dûment payée.)

« Encore récemment, un policier qui était affecté à la circulation près de l’hôtel de ville était tout fier de me dire qu’il avait fait attendre M. Coderre sept minutes dans son auto à une intersection, reprend M. Francoeur. Ce n’est pas une directive syndicale, c’est juste que nos membres sont frustrés. »

Le ton du président de la Fraternité traduit d’ailleurs cette frustration : « J’ai dit au commandant Pichet [directeur du SPVM] que je ne vais pas l’aider à remettre le service sur pied pendant que mes membres sont dehors, frustrés, et avec le moral dans les talons. »

Encore les « pantalons de clown »

Malgré la grogne populaire et la fronde politique, Yves Francoeur n’a pas l’intention de lever la directive sur les « pantalons de clown » et il maintient la bataille juridique.

« Les policiers aussi sont tannés, moi aussi, on est orgueilleux nous autres aussi, mais on fait face à une loi que l’on croit inconstitutionnelle. »

— Yves Francoeur

Cet entêtement, dit un ex-officier du SPVM détracteur de M. Francoeur qui a demandé l’anonymat, est la preuve qu’il est « très émotif, pas cartésien, et imprévisible » et qu’« il s’en remet toujours aux tribunaux plutôt que d’imposer son leadership à ses membres ».

Ses alliés le voient tout autrement. « Yves va droit au but, dit Marc Ranger, président québécois du Syndicat canadien de la fonction publique. Quand les gens parlent pour ne rien dire, ça l’impatiente. Je l’ai déjà vu se lever en pleine réunion et dire : “Vous pouvez garder la salle le temps que vous en aurez besoin et continuer à jaser, mais moi, j’ai dit ce que j’avais à dire et j’ai autre chose à faire !” »

Premiers arrivés à Polytechnique

Chaque fois que Robert Giroux entend une déclaration de son ami Yves Francoeur à la télé ou à la radio, il lui envoie un texto pour lui dire : « Bravo, bonne entrevue ! Lâche pas ! » M. Giroux n’est pas un syndicaliste. La chose syndicale, dit-il, ne l’a jamais attiré. Il n’est même plus policier puisqu’il est à la retraite depuis trois ans. Il garde toutefois un profond attachement pour Yves Francoeur, avec qui il a patrouillé dans les quartiers Côte-des-Neiges et Mont-Royal pendant cinq ans, à la fin des années 80 et au début des années 90.

La vie s’est chargée de les souder à jamais : patrouilleurs au poste 31, les agents Giroux et Francoeur ont été les premiers à arriver à Polytechnique, le soir fatidique du 6 décembre 1989, un événement qui « marque une vie et une carrière », dit Robert Giroux.

« J’avais 23 ans et Yves, 24, et nous avions à peine trois ans de service, reprend M. Giroux. On était les plus près de Poly et on est arrivés les premiers, mais à l’époque, il y avait une directive qui faisait que c’est le SWAT qui entrait en premier dans des cas comme celui-là. On n’a pas pu entrer tout de suite et on a dû vivre avec ça pendant des années parce que certains remettaient notre intervention en question et certains disaient même dans les médias qu’on n’était pas entrés parce qu’on avait peur et qu’on aurait pu sauver des victimes. »

« Quatorze filles mortes… ça marque une vie pour toujours. »

— Robert Giroux, ancien collègue et ami d'Yves Francoeur

Depuis 27 ans, tous les 6 décembre, M. Giroux envoie un mot de condoléances et de réconfort à la sœur d’une des victimes, qui est procureure de la Couronne, à Montréal.

De ses années de patrouille avec Yves Francoeur, Robert Giroux garde le souvenir « d’un homme de caractère, très déterminé, d’une bonne personne et d’une bonne police ». La vocation syndicale, toutefois, semble être venue plus tard pour M. Francoeur, qui ne parlait jamais de ça avec son partenaire de patrouille.

Peu attiré par l’action syndicale au début de sa carrière, Yves Francoeur a rattrapé le temps perdu et a commencé à militer à la Fraternité en 1993. Après une douzaine d’années de patrouille, il a été nommé sergent-détective en 1998, mais il n’a pas exercé longtemps à ce poste puisqu’il est devenu permanent au conseil de direction de la Fraternité en 1998. Il en est devenu le président en 2005, puis a été réélu trois fois sans opposition.

« je veux continuer à me battre »

Avez-vous des ambitions politiques ? La question fait rire Yves Francoeur. « Autant que j’avais l’ambition de devenir président de la Fraternité, c’est-à-dire pas du tout. La vie m’a appris à ne jamais dire jamais, mais je veux continuer à me battre pour mes membres. C’est rendu que même Jean-François Lisée dit qu’il pourrait m’approcher ! ll pourrait peut-être m’en parler avant ! »

Ses amis et collègues syndicaux disent tous ne pas lui connaître de telles ambitions et ont été très surpris d’apprendre que le Parti libéral du Québec l’aurait pressenti. « Il s’est confié à moi en février, tout juste après avoir reçu une offre des libéraux, raconte un proche. Il n’en revenait pas. Il était même insulté et il a appelé Robert Poëti pour le mettre au courant. »

D’autres, plus critiques à l’endroit du leader syndical, croient, au contraire, que le pouvoir l’attire. « Je suis convaincu qu’Yves prépare sa deuxième carrière, dit quelqu’un qui l’a côtoyé au SPVM. Il est très ambitieux et il en mène large. Trouvez-vous ça normal que le président de la Fraternité en sache plus que le directeur du Service ? »