Francis Dupuis-Déri : mater la matraque (partie II)

Dans la première partie de cette entrevue, Francis Dupuis-Déri nous a parlé plus particulièrement du traitement partial que réservent les médias à la brutalité policière, de la nouvelle tactique employée par les militantes et les militants lors du 1er mai dernier et de la pratique des arrestations de masse. Comme nous avons pu le constater, le point de vue de Dupuis-Déri en est un critique. Il remet radicalement en cause les agissements des forces de l’ordre et de la tendance répressive que semble prendre, à l’instar des autres États du monde, le Québec. Au moment où le gouvernement publie son « Rapport Ménard » en pleine partie de hochey afin d’en limiter la portée médiatique, les propos tenus par notre ami nous semble des plus pertinents.

Dans cette deuxième partie, Francis nous parle des nouvelles lois anti-manifestations, du point de vue militant face à cette nouvelle réglementation et des nouveaux outils mis à la main des forces de l’ordre pour mater la dissidence politique.

Marc-André Cyr : Que penses-tu des lois visant à limiter le droit de manifester, on pense bien sûr à P-6 à Montréal, mais également au règlement 500.1 qui permet aux policiers de mettre fin à une manif sous prétexte qu’elle bloque le trafic?

Francis Dupuis-Déri : Ça nous rappelle qu’on n’a de droits que ceux qu’on a gagnés, ou pas encore perdus. Ça nous rappelle que l’histoire n’avance pas dans une seule direction, qu’il n’y a pas que le progrès, mais qu’il y a aussi la réaction et qu’on peut perdre des droits, perdre des libertés.

Le règlement 500.1 avait été adopté pour mettre fin à des actions de blocages de routes, pas à de simples manifestations. Quand un juge concède à la couronne qu’une manifestation est une action concertée pour entraver la circulation routière, ce qui est interdit par 500.1, on comprend que les tribunaux préfèrent protéger les automobilistes que les citoyens politiquement actifs. Tu me diras que ce n’est pas si étonnant, dans notre société où l’automobile est reine, à la télévision, dans la publicité, dans l’urbanisme, lors du Grand prix F1. Mais c’est tout de même désolant. Il faudrait organiser des manifs de voitures, pour voir la réaction d’un juge !

MAC : Le discours de l’élite québécoise semble dire que les manifestants et les manifestantes n’auraient qu’à « respecter les règles » pour que les arrestations cessent. Autrement dit, c’est simple : qu’ils donnent leur parcours et tout « se passera bien ». Les militantes et les militants refusent pourtant encore, bec et ongles et malgré les milliers d’arrestations, de donner leur parcours. Pourquoi sont-ils si entêtés? Quels sont leurs arguments?

FDD. À ma connaissance (mais je me trompe peut-être), il n’y a qu’à Montréal que la police interprète l’obligation de fournir un itinéraire comme une excuse pour arrêter tout le monde. On nous dit qu’ailleurs, il faut demander des permis pour manifester. Oui, c’est vrai. Mais la police n’arrête pas tout le monde quand elle ne connaît pas le trajet. Il y a quelques jours, un rassemblement antisémite a été interdit avant même d’avoir lieu, à Bruxelles. 500 personnes se sont tout de même présentées au point de rassemblement. Des projectiles ont été lancés aux policiers. La police a dispersé la foule, mais n’a arrêté personne…

De toute façon, la question politique n’est donc pas de savoir si la police devrait ou non connaître l’itinéraire des manifestations (qu’est-ce qu’on fera lors de rassemblements et de manifestations spontanées, comme les «casseroles» ?), mais pourquoi elle procède à l’arrestation de tout le monde avant le départ de certaines manifestations, et laisse filer les autres. C’est de la discrimination, du profilage politique.

Dans un texte anonyme qui a circulé il y a quelques mois, « 10 raisons de ne pas fournir l’itinéraire d’une manifestation à la police », on rappelle que la police peut nous brutaliser et nous arrêter même si nous fournissons un itinéraire, mais surtout qu’entreprendre des discussions et des négociations avec la police est un exercice complexe, car la police a toujours plus de pouvoir et de moyens que nous, et qu’elle peut toujours refuser nos choix. Enfin, manifester, c’est une manière d’exprimer la démocratie et la liberté. Si la police décide pour nous, s’en est fini de la démocratie et de la liberté.

Dans un autre texte sur le même sujet paru dans le journal Polémique, Lynda Khelil et Chantal Saumur ont très bien expliqué qu’une manifestation doit le plus souvent perturber au moins minimalement l’ordre des choses pour remplir sa fonction, soit se faire voir et entendre. Comme je le mentionnais tout à l’heure, les manifestations domestiquées passent le plus souvent inaperçues. Que l’État cherche à contrôler les manifestations n’est pas nouveau : il s’y efforce depuis le XIXe siècle au moins, sinon avant. Comme le disent les auteures, «[l]’État encadre donc le droit de manifester en imposant, par le biais de lois et de règlements, sa vision de ce que devrait être une manifestation, et ce, dans l’objectif d’assurer l’ordre social et de maintenir le système en place. Ainsi, conformément à la pensée dominante, les manifestantEs devraient collaborer avec les forces policières en divulguant notamment l’itinéraire de leur manifestation, puisqu’il est “important de manifester dans l’ordre et dans le respect des lois et des règlements” (site internet du SPVM).»

Or quiconque a participé à des manifestations spontanées et à des rassemblements turbulents a bien senti qu’il se passait là quelque chose d’inhabituel, qu’il y avait une rupture avec l’ordre des choses, avec la paix sociale (même s’il ne s’agit que d’une simple escarmouche). Manifester, c’est-à-dire prendre la rue pour y faire corps, collectivement, ne doit pas être aussi encadré et policé que d’autres actions politiques, comme le vote dans l’isoloir. Et puis, si l’État et la police tiennent tant que cela à préserver la fluidité de la circulation automobile, il faudrait que chaque automobiliste avant de partir fournisse son trajet, qui serait approuvé en fonction de la densité de la circulation, des travaux urbains, etc. Après tout, chaque jour à Montréal et en banlieue, ce sont bien les centaines de milliers d’automobiles qui causent des congestions et de la pollution, et pas les manifs… On devrait imposer des GPS à toutes les voitures, pour vérifier si l’automobiliste respecte bien l’itinéraire donné. Enfin, fini les bouchons !

MAC : Les hausses de budget pour la surveillance et la répression, les nouvelles technologies, les scandales liés aux écoutes de masses, les nombreuses arrestations, les décisions de cours qui favorisent pratiquement toutes la loi et l’ordre : sans crier à l’État policier, comment peut-on qualifier cette vague de répression et de contrôle qui semble sans précédent? Sommes-nous face à quelque chose de nouveau?

FDD : Il n’y a pas une dérive de l’institution policière, car elle pratique l’arrestation de masse depuis la fin des années 1990, donc depuis bientôt 20 ans. L’arrestation de masse, c’est une pratique routinière, pour la police de Montréal. Mais la police se radicalise, c’est-à-dire qu’elle réprime plus rapidement, plus brutalement, avec plus d’arrogance. Cela s’inscrit en effet dans une dynamique sociopolitique où la police, des services de renseignement, ainsi que des agences privées, ont toujours plus de ressources, et donc plus de puissance. Sera-t-on surpris de constater que tout cela survient en même temps que surviennent des crises économiques, que la corruption est ostentatoire, mais qu’on impose des mesures d’austérité, que les écarts entre les riches et les pauvres s’accentuent, que les élites politiques, économiques, culturelles et médiatiques dansent alors que la planète étouffe ? Non, vraiment, s’il y avait moins de polices, moins de répression et moins de contrôle, ce serait la preuve qu’il n’y a plus ni classes sociales ni lutte de classes. Mais il y a encore des classes, et il y a donc encore de la police.

Qui a écrit cela selon toi, Karl Marx ou Michel Bakounine : « Le gouvernement civil, en tant qu’il a pour objet la sureté des propriétés, est, dans la réalité, institué pour défendre les riches contre les pauvres ». C’est le même qui a expliqué que « l’acquisition d’une propriété d’un certain prix et d’une certaine étendue exige nécessairement l’établissement d’un gouvernement civil » qui permet aux riches « dormir […] avec tranquillité ». Ne cherche pas, ce n’est ni Marx ni Bakounine, mais bien Adam Smith, le père du libéralisme économique. Si on veut un monde sans police, il faut abolir les inégalités entre les riches et les pauvres, car tant qu’il y aura des riches, il y aura une police; la police est là pour protéger les riches, pas les pauvres. Il ne faut donc pas se surprendre qu’elle pratique le profilage racial, social et politique, même si c’est scandaleux et enrageant.

Questions bonus (pour un coup de matraque)

MAC : À propos des rassemblements entourant les finales de la Coupe Stanley, Ian Lafrenière, porte-parole du SPVM, affirme que des « mouvements militants radicaux » sont présents dans ces rassemblements et utilisent la « diversité des tactiques » pour faire du grabuge (Le Devoir, 17 avril). Que penses-tu de ces déclarations?

FDD : Ce n’est pas très original. Déjà, Jim Chu, le chef de la police de Vancouver, avait épinglé les « criminels et les anarchistes », les présentant comme responsables de l’émeute en 2011 suite à une défaite crève-cœur de l’équipe de hockey locale, les Canucks. Le problème ? C’était faux. Et le chef de la police l’a admis publiquement, quelques jours plus tard. Ce ne sera malheureusement pas les premiers propos farfelus de Ian Lafrenière. Espérons que si des historiennes ou des historiens s’intéressent dans le futur à ce triste personnage, il soit identifié correctement comme un démagogue et un manipulateur des médias et de l’opinion publique. Mais sans doute que l’histoire ne retiendra pas son nom, et c’est très bien ainsi…

Mais ce que j’ai retenu, surtout, dans les propos de Ian Lafrenière, rapportés dans cet article, c’est qu’il expliquait qu’il y aurait plus de 1 200 policiers déployés en cas de victoire en finale des Canadiens, pour une foule de plusieurs dizaines de milliers de personnes, alors qu’il y en a, selon lui, environ 500 policiers pour une manifestation contre la brutalité policière le 15 mars. 500 policiers ! Il n’y a même pas 500 personnes qui essaient de manifester ! Si j’étais à la Coalition avenir Québec (CAQ), je m’offusquerais de voir un tel gaspillage de fonds publics, une si mauvaise utilisation de mes taxes ! C’est dire à quel point la police surréagit devant les manifestations «radicales», celles qu’elle n’aime pas. C’est démesuré et irrationnel, même d’un point de vue de gestionnaire. Le débordement, il est du côté de la police…

*

Notes

Pour lire le texte « 10 raisons de ne pas fournir l’itinéraire d’une manifestation à la police », suivre le lien suivant :

https://docs.google.com/file/d/0B2Sot5om4RWyWmI1S1plZXBRMGM/view?sle=tru...

Pour lire le texte de Lynda Khelil et Chantal Saumur cité ci-haut par Francis concernant l’itinéraire des manifestations

http://journalpolemique.wordpress.com/2013/04/05/nous-manifestons/

Concernant les déclarations du chef de police de Vancouver : «Vancouver police shift blame», CBC, 20 juin 201

http://www.cbc.ca/news/canada/british-columbia/story/2011/06/20/bc-vanco...

Concernant les déclarations du chef de police de Montréal à propos des rassemblements des partisans du Canadiens : Bryan Myles, « Séries : la police se prépare au pire», Le Devoir, 23 avril 2014 : http://www.ledevoir.com/societe/justice/406223/series-la-police-se-prepa...

Et pour entendre Francis discuter de répression (et de bien d’autres choses…)

Manifestation et perturbation https://www.youtube.com/watch?v=1J2cvvxVvwA

Démocratie : histoire d’un malentendu https://www.youtube.com/watch?v=KVW5ogGDlts

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