Patrick Saulnier, tué par balle parce que la police « pensait » qu'il était armé...

Le 19 novembre dernier, la Gazette publiait un article, résumant un rapport du coroner sur un cas de bavure policière, qui est passé complètement inaperçu ailleurs: celui sur la mort de Patrick Saulnier, âgé de 27 ans.(1) Il faut dire qu'en quelques semaines, deux autres rapports de coroners sur des cas de morts d'hommes aux mains du SPVM ont été publiés, soit celui sur la mort de Mario Hamel et Patrick Limoges, rendu public début décembre (2), et celui sur la mort de Michel Berniquez (voir http://cobp.resist.ca/documentation/affaire-berniquez-8-ans-plus-tard-la...). Pourtant, le rapport de la coroner Catherine Rudel-Tessier sur la mort de Saulnier est choquant à plusieurs égards.

Tout d'abord, on apprend que les policiers ont tiré 7 balles sur Patrick Saulnier, qui était un suspect dans une affaire d'invasion de domicile à Beaconsfield, le 6 février 2011, alors que celui-ci n'était même pas armé! Les 2 agents du SPVM, qui ne sont pas nommés par la coroner, auraient dit aux enquêteurs de la SQ qu'ils « pensaient » que Saulnier était armé, qu'il agissait de manière « bizarre » et qu'il « semblait avoir trop de confiance en lui-même »?! Quand ils ont intercepté Saulnier dans un stationnement à Kirkland vers 4h30 du matin, les agents l'auraient mis en joue, il aurait d'abord obéi à leurs ordres de lever les mains, puis il aurait tenté d'attraper quelque chose dans son dos, d'après les policiers qui sont les seuls témoins de ce meurtre. Un agent aurait dit à son collègue « il est fou ».

Autre scandale dans cette affaire, les policiers ont tiré 7 balles en tout, mais les 6 premières balles ont manqué leur cible! Le premier agent aurait tiré deux fois, puis le second aurait tiré deux fois, puis encore deux fois, sans succès. Finalement, le second agent, qui aurait été « certain qu'il allait tuer son collègue », aurait dit « Non, ça s'arrête maintenant! » avant de tire le coup fatal, le seul qui a atteint sa cible. Cette information confirme une des conclusions du coroner qui a enquêté sur la mort de Mario Hamel et Patrick Limoges, à savoir que le SPVM est le corps policier qui tire le plus mal au Québec ET celui qui tire le plus!(3) Jamais les policiers n'ont semblé penser que s'il avait vraiment été armé, Saulnier aurait eu le temps de sortir son arme et de tirer pendant qu'ils vidaient leurs chargeurs dans un stationnement qui était heureusement désert à cette heure.

Dans son rapport, la coroner Rudel-Tessier justifie le fait que les flics ont tué un homme qui n'était pas armé en disant que, selon les dires des policiers, Saulnier aurait agi comme un homme « suicidaire ». C'est d'ailleurs le titre de l'article de la Gazette. On se souviendra que cette même coroner est celle qui avait mené l'enquête publique sur la mort de Mohamed Anas Bennis en 2011, en excluant la participation de la famille Bennis et des militantEs contre la brutalité policière. Elle avait sans surprise juste répété la version policière dans son rapport, comme elle semble l'avoir fait dans ce cas-ci.(4)

On se rappellera qu'une journaliste de La Presse, Christiane Desjardins pour la nommer, avait pris la peine le lendemain de la mort de Saulnier de le démoniser afin de justifier sa mort et de paver la voie à l'impunité envers ces flics assassins trop vites sur la gâchette. En effet, dans son article subtilement intitulé « L'homme abattu par la police avait un dossier criminel bien garni », Mme Desjardins fait l'étalage des antécédants judiciaires de Saulnier, en ajoutant que selon un article datant de 2002 il « aimait être en détention ».(5) (Pourtant, l'article de la Gazette affirme au contraire que la SQ aurait appris qu'il avait dit à des proches qu'il était prêt à tirer sur des policiers pour éviter de devoir remettre les pieds en prison...)

Mme Desjardins semble avoir eu plus d'informations que sa collègue Catherine Handfiels, qui avait écrit un article sur la mort de Saulnier la veille, comme l'adresse et le nom de la personne chez qui Saulnier et ses complices auraient fait irruption. Pourtant, les gens qui lui ont coulé cette information l'ont laissé dans l'ignorance des circonstances de la mort de Saulnier. Les enquêteurs de la SQ qui avaient donné des informations à Mme Handfield savaient beaucoup de détails sur l'invasion de domicile, mais apparemment ils n'ont juste pu confirmer que les policiers avaient tiré « au moins un coup de feu » et selon eux il était « trop tôt pour confirmer si le suspect était bel et bien armé ».(6)

Cette complicité, volontaire ou non, des médias avec la police pour aider à blanchir les flics assassins n'a rien de nouveau. Lors de la Commission Poitras sur les enquêtes à la SQ, tenue en 1996, le COBP avait déjà souligné cette façon de salir les victimes de la police et de couler aux médias des informations pouvant leur nuire, tout en gardant secrètes des informations pouvant nuire aux policiers (comme le fait que 7 coups de feu ont été tirés par les policiers et que Saulnier n'était pas armé, des éléments qui ne devraient pas prendre plus de temps à déterminer que le nombre de coups de feu tirés par les suspects de l'invastion de domicile, par exemple).(7)

En avril 2011, le père de Patrick, Donald Saulnier, avait dénoncé à l'émission de Claude Poirier l'absence de transparence des enquêtes de la police sur la police. En effet, il se demandait entre autres pourquoi les policiers l'avaient tiré s'il n'était pas armé, ajoutant: « moi ce que je déplore, c'est que les policiers qui sortent de Nicolet on leur donne pas un permis de chasse et ils tirent sur tout ce qui bouge, j'espère c pas comme ça que ça se passe. » M. Saulnier ne savait même pas que c'était la police de Montréal qui était impliquée dans la mort de son fils! Loin de le rassurer, Claude Poirier l'a informé que dans les cas d'« enquêtes indépendantes » (de la police sur la police), quand aucune accusation n'est portée (soit dans plus de 99% des cas!) c'est systématique qu'« on n'a pas de résultats, on ne sait pas ce qui s'est passé ». Quand M. Saulnier confie qu'il a « bin de la misère avec ça » la police qui enquête sur la police, Poirier réplique : « Vous êtes pas le seul, y en a un maudit paquet au Québec! », avant de lui promettre de lui donner des nouvelles grâce à ses contacts avec la police.(8)

Près d'un an après la mort de son fils, Donald Saulnier est toujours sans réponses à ses questions. Il affirme à La Presse que personne du SPVM ou de la SQ ne l'a appelé (il ne mentionne pas si Claude Poirier lui a donné des suites à sa promesse...).(9) Il doit donc se rabattre sur des rumeurs: «Il paraît qu'on a tiré sur lui à neuf reprises, qu'il a été atteint dans le dos. Je ne suis même pas capable de savoir s'il est mort instantanément, s'il a souffert ou s'il était armé». Il se demande encore: « Ont-ils agi pour se protéger? Mon fils était-il armé et menaçant? Si oui, qu'on me l'explique ou qu'on donne l'enquête à une personne neutre!» Dénonçant encore les enquêtes de la police sur la police, il affirme: «Elle est où, la transparence, là-dedans? Nulle part! Toutes mes démarches sont des coups d'épée dans l'eau!»

Dans une décision datée du 6 novembre 2012, le Commissaire à la déontologie policière a rejeté une plainte pour manque de transparence déposée contre les enquêteurs de la SQ par un militant contre les abus policiers, sous prétexte que « les policiers qui conduisent une enquête criminelle ne sont pas assujettis à une obligation exigeant qu’ils tiennent informés de ses développements, les proches d’une victime. » (Dossier 12-0833) De plus, la Coalition contre la Répression et les Abus Policiers (CRAP) annonçait dernièrement que la Commission d’accès à l’information (qu'on devrait peut-être renommer la Commission pour bloquer l'accès à l'information?) « a récemment statué que le nom d’un policier impliqué dans le décès d’un citoyen est un « renseignement personnel » auquel le public n’a pas droit. »(10)

Le pire dans toute cette histoire, c'est probablement le fait que le père de Patrick Saulnier se sent coupable de la mort de son fils et se demande ce qu'il aurait pu faire pour empêcher qu'il finisse ainsi. Il dit à La Presse: «Malgré toutes ses frasques, Patrick était un bon fils qui respectait la famille. (…) Il se faisait beaucoup harceler à l'école jusqu'au jour où j'ai eu le malheur de lui dire de se défendre... » Pour nous, les seuls coupables dans cette histoire sont les flics assassins et le système qui les protège peu importe ce qu'ils font, même quand ils tuent un jeune qui n'était pas armé.

Le rapport d'enquête de la SQ a été déposé le 19 juillet 2011 et, sans surprise, aucune accusation n'a été portée contre les flics qui tirent avant de (se) poser des questions...(11) D'après nos informations, Patrick Saulnier est la 6ième personne depuis 1987 qui a péri sous les balles de la police de Montréal alors qu'il n'était aucunement armé. Il rejoint dans cette triste liste de victimes assassinées sans raison et impunément par le SPVM Patrick Limoges, Fredy Villanueva, Martin Suazo, Marcellus François et Anthony Griffin. Sans oublier que plus de 75 personnes sont mortes aux mains du SPVM depuis 1987.

Pour toutes les victimes, pas une minutes de silence: toute une vie de lutte!

1) CHERRY, Paul, « Man shot by police probably suicidal: coroner », Montreal Gazette, 19 novembre 2012, http://www.montrealgazette.com/news/shot+police+likely+suicidal+coroner/...
2) « Décès de Hamel et Limoges : Le plus on en sait, le plus on a besoin d’une enquête publique », La CRAP, http://www.lacrap.org/deces-de-hamel-et-limoges-le-plus-on-en-sait-le-pl...
3) « Décès de Hamel et Limoges : Le plus on en sait, le plus on a besoin d’une enquête publique », La CRAP, http://www.lacrap.org/deces-de-hamel-et-limoges-le-plus-on-en-sait-le-pl...
4) « Déclaration de la Coalition à la fin de l'enquête du coroner », Coalition Justice pour Anas, 2 mai 2011, http://cobp.resist.ca/d-claration-de-la-coalition-la-fin-de-lenqu-te-du-...
5) DESJARDINS, Christiane, « L'homme abattu par la police avait un dossier criminel bien garni », La Presse, 7 février 2011, http://www.lapresse.ca/actualites/quebec-canada/justice/201102/07/01-436...
6) HANDFIELD, Catherine, « Beaconsfield : un homme abattu par la police », La Presse, 6 février 2011, http://www.lapresse.ca/actualites/quebec-canada/justice/201102/06/01-436...
7) Voir la liste des « 12 déviances systémiques dans les enquêtes de la police sur la police », dans: « Les abus policiers, les bavures et l'impunité, on en a plus qu'assez! Projet de loi 46: pourquoi c'est toujours la police qui enquête sur la police? », Mémoire du Collectif Opposé à la Brutalité Policière (COBP) déposé à la Commission des institutions, Mars 2012, http://cobp.resist.ca/sites/cobp.resist.ca/files/memoire_anti-c46_cobp.pdf
8) « Mort de Patrick Saulnier : entrevue avec son père », TVA, 6 avril 2011, http://tvanouvelles.ca/video/891385547001
9) MEUNIER, Hugo, et HACHEY, Isabelle, « Enquêtes policières : 'elle est où, la transparence, là-dedans?' », La Presse, 3 décembre 2011, http://www.lapresse.ca/actualites/quebec-canada/justice/201112/03/01-447...
10) « Les policiers au-dessus de la transparence », la CRAP, http://www.lacrap.org/policiers-au-dessus-de-la-transparence
11) « Enquête policière indépendante (sic!) à Montréal – Dépôt du rapport », SQ, 19 juillet 2011, http://www.sq.gouv.qc.ca/salle-de-presse/communiques/2011/enquete-polici...

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