Quand la liberté fait peur…

L’enterrement illico du rapport Ménard sur le Printemps érable par le nouveau gouvernement Couillard était écrit dans le ciel. Et ce pour trois raisons.

Primo, parce que le rapport était en effet une commande politique partisane du gouvernement Marois. Secundo, parce que contrairement à ce qui aurait dû être fait, la «commission» présidée par l’ex-ministre péquiste Serge Ménard n’avait rien, mais rien du tout, d’une véritable commission d’enquête avec pleins pouvoirs. Les policiers suivent les ordres de leurs supérieurs. Quels furent ces ordres et à quelles fins furent-ils donnés? Il aurait été là, le véritable objet d’une enquête indépendante.

Tertio, parce que le nouveau gouvernement libéral n’a aucun intérêt politique à ce que l’on débatte à nouveau des agissements policiers durant la grève étudiante de 2012, ni de la raison de fond ayant provoqué cette même grève.

Cette raison était essentiellement la suivante.

En s’opposant à l’augmentation substantielle des frais de scolarité décrétée par le gouvernement Charest, les étudiants grévistes s’opposaient en fait à la «révolution culturelle» de son ministre des Finances, Raymond Bachand, dont cette augmentation faisait partie. (L’expression était du ministre lui-même.)

Cette «révolution» consistait essentiellement en une brochette d’augmentations de tarifs gouvernementaux sous prétexte d’exiger une «juste part» des citoyens transformés ainsi en «utilisateurs-payeurs». Et ce, souvent, sans égard à la capacité réelle de payer des citoyens.

Il y avait donc une pensée, une réflexion derrière la grève. Soit un positionnement idéologique plus progressiste contre la vision plus néolibérale classique du gouvernement. Ce qui incluait aussi une opposition de principe contre ce que les étudiants grévistes qualifiaient de «marchandisation» de l’éducation supérieure.

Le choc de deux visions

Bref, le Printemps érable était en fait le choc de deux visions diamétralement opposées.

Lorsque le rapport Ménard avance que le conflit était «évitable» si le gouvernement Charest avait accepté la médiation, il ne comprend vraiment pas grand-chose au contexte réel de la grève et des décisions gouvernementales l’entourant.

En fait, les planètes étaient parfaitement alignées pour un long conflit. Voici pourquoi.

Parce que le conflit était essentiellement de nature politique et idéologique, Jean Charest n’avait aucune intention de faire le moindre compromis sur le plan de sa propre «révolution culturelle» tarifaire. S’il cédait devant les étudiants, sa «révolution» volait en éclats. Les étudiants serviraient donc d’«exemple» pour la suite des choses.

De leur côté, leur vision contraire étant tout aussi claire, les organisations étudiantes visaient l’annulation des augmentations. Point. Mais aussi, un questionnement réel sur la «marchandisation» croissante de l’éducation. Ce dont le gouvernement ne voulait pas, non plus.

Pour la première fois, les principales organisations étudiantes – la FECQ, la FEUQ, la TACEQ et la CLASSE – sont demeurées unies du début à la fin du conflit. L’unité était parfois de façade – avec une CLASSE nettement plus mobilisatrice que les autres, mais son maintien donnait un poids politique certain à leur cause.

Un des porte-parole de la CLASSE, Gabriel Nadeau-Dubois, était aussi un communicateur articulé, redoutable et donc, par définition au Québec, polarisant…

Parce qu’il y avait une vision derrière la grève – on peut être pour ou contre celle-ci, mais on ne peut nier son existence -, elle s’est rapidement transformée en mouvement social intergénérationnel. Les grandes manifestations en attestaient amplement.

Le «wedge politics» du gouvernement Charest

De son côté, refusant de bouger pour préserver sa propre «révolution culturelle», le gouvernement Charest a fini par instrumentaliser la grève à des fins électoralistes.

Usé par trois mandats et des allégations de corruption embarrassantes, mais sachant qu’il irait bientôt en élections, le gouvernement libéral trouvait alors sa propre «wedge politics» – sa politique de polarisation de l’électorat. (Pour le gouvernement Marois, ce serait sa charte des valeurs.)

Tout son discours était modulé en conséquence. Pour renforcer sa base électorale, il opposerait à répétition la «violence et l’intimidation» du mouvement étudiant en se positionnant lui-même comme le gardien de la «loi et de l’ordre». Cherchant même à polariser les étudiants entre eux, le gouvernement aura également encouragé le recours répété aux injonctions pour tenter de contrer les mandats de grève des associations étudiantes.

Dans un crescendo de confrontation, l’adoption ultime de la fameuse «loi spéciale» limitant la liberté de manifester (ou de réunion pacifique), terminerait le boulot de polarisation face à une population se scindant elle-même en deux camps : les pro-loi spéciale et les anti, dont plusieurs ont pris la rue avec leurs casseroles en guide de protestation.

Le portrait du mouvement étudiant présenté aux électeurs par Jean Charest était certes faux, manipulateur et manichéen à souhait – comme toute «wedge politics» l’est nécessairement avec les «bons» d’un côté et les «méchants» de l’autre. Sa stratégie aura néamoins sauvé le PLQ, non pas d’une défaite, mais d’une défaite trop humiliante à l’élection de septembre 2012.

D’autres facteurs y ont bien sûr contribué, mais on ne saurait sous-estimer parmi eux, l’impact du discours libéral durant la grève étudiante sur les résultats électoraux.

De son côté, au Parti québécois, les élus portaient certes le «carré rouge», mais leurs dirigeants n’ont jamais su développer un véritable contre-discours à celui du gouvernement répondant aux attentes de ce mouvement social. Une fois au pouvoir, hormis pour l’indexation des droits de scolarité, on comprendrait pourquoi. Pauline Marois partageait dans les faits une vision similaire à celle de la «révolution» tarifaire des libéraux…

L’héritage empoisonné de la «loi spéciale»

Lorsque les manifestations se sont multipliées, que les foules devinrent toujours plus grandes et que les messages des grévistes se faisaient de plus en plus clairs et soutenus, même le prestigieux journal britannique The Guardian, qualifierait les étudiants québécois et leurs carrés rouges de «symbole de la plus puissante remise en question du néolibéralisme en Amérique du Nord».

Sur fond de commission Charbonneau, la combinaison était particulièrement signifiante sur le plan politique. Et inquiétante pour le gouvernement.

Le gouvernement Charest avait beau se servir de la grève à ses propres fins électoralistes, l’ampleur du mouvement et la couverture internationale sympathique qu’il recevait, commençaient à en inquiéter plusieurs dans les corridors de l’Assemblée nationale.

C’est alors que l’arme de la «loi spéciale» a été déployée par les libéraux. Cette restriction législative à la liberté de réunion pacifique des Québécois – donc, de manifester et de s’exprimer librement -, serait d’ailleurs condamnée de toutes parts. Même à l’international.

Sanctionnée le 18 mai à l’Assemblée nationale à 68 voix pour et 48 contre, elle fut annulée par le nouveau gouvernement Marois.

***

Le problème est que son rejeton politique – le fameux Règlement P6 de la Ville de Montréal sévit encore et toujours. Amendé par l’administration de Gérald Tremblay quelques heures après l’adoption de la loi spéciale du gouvernement Charest, il le fut dans le même but. Soit de restreindre la liberté de réunion pacifique. Et de fait, il est appliqué de plus en plus sévèrement par la police.

Depuis deux ans, manifester librement et pacifiquement est devenu de plus en plus difficile. Nous avons tous vu les images de manifestations pacifiques qui, sous prétexte qu’il n’y a pas d’itinéraire officiel, sont déclarées illégales par la police dans les minutes suivant leur début.

Des «souricières» suivent aussi de plus en plus souvent. Une fois «prisonniers» de la souricière, les manifestants se voient imposer des amendes salées, qu’ils n’ont pour la plupart aucun moyen de payer.

L’effet recherché est évident : non seulement restreindre la liberté de réunion pacifique, mais dissuader les manifestations en soi. La Ville de Québec a lui aussi son équivalent de P6.

C’est une tendance inquiétante pour les droits fondamentaux et par conséquent, pour l’exercice de la démocratie.

Or, c’est silence radio au PLQ, au PQ et à la CAQ sur le sujet de la protection des droits fondamentaux. Pis encore, on y approuve le P6.

Ce qui soulève une question incontournable : depuis le printemps 2012, les élites politiques traditionnelles du Québec auraient-elles peur de la «rue»? Auraient-elles peur de l’expression pacifique de citoyens qui «osent» manifester?

Autre question : pendant qu’on se questionne, avec raison, sur les agissements policiers durant le printemps 2012, ne devrait-on pas aussi questionner l’approbation de P6 par les élites politiques traditionnelles?

Les Québécois ont manifesté librement bien avant 2012, la loi spéciale du gouvernement Charest et le P6. Force est de constater que l’obligation depuis de fournir un «itinéraire» sert en fait de prétexte pour dissuader la tenue de manifestations pacifiques.

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