Quatre vitrines d’Hochelag’ et une Souris verte

Il y a quelques jours, des militants d’extrême-gauche ont brisé quatre vitrines de restaurants de luxe afin de dénoncer l’embourgeoisement du quartier Hochelaga-Maisonneuve, un des quartiers les plus pauvres au Canada. L’affaire a fait beaucoup jaser. Beaucoup trop, en fait.
Mon Dieu! Quatre vitrines cassées! Il faut faire quelque chose! Vite! Police! Non : encore plus vite! Journalistes! Élus municipaux, provinciaux, fédéraux! Commerçants! Bureaucrates communautaires! Aux armes, citoyens: l’heure est grave! Il nous faut une réunion d’urgence! Des vitrines ont été cassées! Répétons-le : des vitrines ont été cassées! Vous n’avez pas entendu le cri d’alarme ? Vous êtes sourds? Répétons-le encore: des vitrines ont été cassées!
Des vitrines ont été cassées!
Des vitrines ont été cassées!
Des vitrines ont été cassées!
Des vitrines ont été cassées!
Fidèle à son habitude, notre bien bedonnante et confortable classe dirigeante braille tel un veau sevré trop vite. La chanson est connue, son air est familier. Elle vient nous gosser les oreilles tel un infatigable et nerveux maringouin. En dix temps, comme dans la comptine de la Souris verte (mais sans le charme de Louisette Dussault), les haut-parleurs répandent depuis une semaine leur sensiblerie de mauvais goût sur toutes les tribunes de la province.
Dix moutons
Les vitrines protègent les fétiches marchands, l’unité de base de notre société. Elles représentent la frontière entre la civilisation et la barbarie. Ce n’est pas pour rien qu’on investit autant de ressources et d’argent pour engraisser ces gardiens balourds et peu brillants pour les défendre. Et ce n’est pas pour rien que nos moutons pleurent ainsi lorsqu’on brise l’une d’entre elles.
Ce sont des bêêêê « gestes de violence gratuite », dit Lise Ravary, ces « diplômés du printemps étudiant », bêêêê ne comprennent rien au quartier [1]. (Notons que ce matin même, sur les ondes de Radio Canada, Mme Ravary disait admirer Nelson Mandela parce que ses actions ne visaient pas les individus mais les institutions. Il faudrait rappeler à la brillante dame qu’une vitrine, si attachante soit-elle, n’est pas dotée de conscience). Je suis bêêêê « très fâchée », ajoute Carole Poirier, députée du quartier, il ne faut pas que bêêêê la « peur s’installe chez ces commerçants-là » et que bêêêê « ce sentiment grandisse et fasse fuir la clientèle »[2]. Bêêêêêê! enchérit Réal Ménard avec éloquence. « On ne peut pas baisser la garde face à ces actes de vandalisme, on ne se laissera pas bêêêê intimider. » [3] « C’est du bêêêêê viol urbain », affirme pour sa part Jean-Pierre Braband de la police de Montréal. « C’est grave comme acte. Le problème à Hochelaga, ce n’est plus la prostitution, c’est ce bêêêêê groupe d’activistes » [4].
Tous ensemble, les moutons refusent avec fermeté. Ils refusent d’être des moutons noirs comme ce Jonathan Aspireault-Massé du comité BAILS, lui qui ne condamne pas de cette abominable violence dirigée envers les commerçants.
Dénonçons-le aussi! Il faut qu’on – bêêêêê! – travaille tous ensemble.
Neuf moineaux
On aimerait bien entendre cette kyrielle de moineaux se scandaliser autant lorsqu’il s’agit de l’analphabétisme qui sévit dans ce quartier, des enfants qui vont à l’école le ventre vide, des écoles primaires infestées de moisissure, de la violence policière, de la pollution industrielle, des coupures dans l’assurance chômage, des épidémies de punaises…
On aimerait les entendre se plaindre ainsi lorsque les épiceries jouent avec les spéciaux sur les chips et la bière selon la date d’entrée des chèques de BS. On aimerait qu’ils s’élèvent contre le fait que 95% des habitations construites ces dernières années dans ce quartier sont des condos. On aimerait les entendre dénoncer le fait que les gens d’Hochelaga meurent en moyenne 10 ans plus tôt que ceux de Westmount [5].
On aimerait les entendre dénoncer les spéculateurs et les promoteurs qui font gonfler artificiellement le prix des loyers. On aimerait les entendre dénoncer la violence de la police aux ordres des propriétaires. Et on aimerait qu’ils dénoncent les politiques néolibérales des gouvernements qui font gonfler ces fléaux année après année.
Mais les pathétiques gazouillements des moineaux sont sélectifs et orientés. Leurs valeurs sont proprement hiérarchisées et l’intégrité des vitrines de magasin est en tête de liste, bien au-delà de la violence économique.
Huit marmottes
Autrement dit : c’est le jour de la marmotte (mais en « pas drôle »).
On appauvrit et on exclut. Cela provoque une crise du logement, qui provoque à son tour une certaine révolte. On balaie ensuite cette révolte du revers de la main en l’accusant d’être « aveugle » ou « irrationnelle », ce qui permet aux autorités de poursuivre dans les politiques sécuritaires, qui sont elles-mêmes un mal nécessaire à la poursuite de l’appauvrissement et de l’exclusion.
Quand les riches prennent d’assaut des quartiers pauvres afin d’y faire de l’argent, les marmottes aiment ça. Elles appellent ça – vous allez la trouver bien drôle – la « mixité sociale ». Entendons bien: la mixité, selon ces petites bêtes attachantes, c’est une bien bonne chose, une affaire en or quand ce sont les riches qui prennent d’assaut les quartiers pauvres. L’inverse est cependant faux, car on ne veut pas de pauvres dans les quartiers riches. La mixité, pour les marmottes, c’est avant tout une affaire de « trous » à remplir.
7, 6, 5, 4, 3, 2, 1
Et la comptine se poursuit. Chantons ensemble: « sept lapins » – qui aiment le tofu bio – « six canards » – qui adorent la quiétude de la banlieue – « cinq fourmis » – entreprenantes et travaillantes – vont remplacer – « quatre chats » – pas très propres – « trois poussins » – alcooliques – et « deux belettes » – aux yeux cernés.
Et une « Souris verte »!
Verte parce qu’elle vit chômage, pauvreté et criminalité depuis des décennies. Verte parce qu’elle se nourrit de Cheezwizz. Verte parce qu’elle a trop sniffé de colle quand elle était petite. Verte parce qu’elle boit toujours trop. Verte parce qu’elle est sur les antidépresseurs. Verte parce qu’elle n’en peut plus de sucer des banlieusards pour payer son loyer. Verte parce qu’elle marche à l’ombre des restaurants de luxe et des condos qui lui font de l’ombre.
Une Souris verte, en somme, qui ne termine pas sa comptine par un charmant et coquet clin d’œil, mais bien par un élégant et subtil « fuck you ! » adressé aux autorités de « son » quartier.

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