Mouvement étudiant et répression policière au Québec (1990-2010)

Mouvement étudiant et répression policière au Québec (1990-2010)

Le journal indépendant Montréal Campus a publié en février 2010 un article
qui traite des quelques centaines de dollars accordés par des associations
étudiantes de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et du cégep du
Vieux-Montréal à des groupes «altermondialistes». Le Collectif opposé à la
brutalité policière (COBP) y est nommé, et il est fait mention de
manifestations organisées par ce groupe qui se sont terminées par des
arrestations de masse (pratique pour laquelle le Comité des droits de
l’Homme de l’ONU a nommément critiqué en 2005 le Service de police de la
Ville de Montréal — SPVM).

La sympathie entre le COBP et les associations étudiantes n’est pas
nouvelle, ni cachée. Elle s’exprime, par exemple, par la reprise dans
l’agenda annuel qu’offre gratuitement l’Association facultaire des
étudiantes et des étudiants en sciences humaines (AFESH-UQAM) d’extraits
de la brochure «Surprise! On a des droits», du COBP, qui explique quelles
sont les meilleures attitudes à adopter face aux policiers, en particulier
au cours des manifestations. Cette solidarité entre le COBP et le
mouvement étudiant s’explique du fait que de tous les mouvements sociaux
institutionnels au Québec (mouvements syndical, féministe, agricole,
environnementaliste), le mouvement étudiant est le plus durement touché
par la répression policière (en termes d’arrestations).

Il ne s’agit pas ici de remonter dans le passé jusqu’aux turbulences des
années 1968. Rappelons toutefois que dans l’édition du 20 octobre 1964 du
Quartier Latin, journal étudiant de l’Université de Montréal,
l’éditorialiste Serge Ménard (qui sera ministre de la Sécurité publique du
Québec à l’époque du Sommet des Amériques) écrivait, au sujet du «samedi
de la matraque», que les policiers «n’étaient pas là pour protéger la
reine. […] Cette manifestation ne devait pas avoir lieu. À cinq contre un,
la police vînt rapidement à bout de ceux qui n’exprimaient pas l’opinion
des hommes au pouvoir. […] Et il y en aura d’autres “samedi de la
matraque”! Des beaux bâtons comme ça puis des beaux casques comme ça,
c’est fait pour durer!».

Il s’agit plutôt ici de documenter le cycle de mobilisations étudiantes et
de répression policière qui a débuté en 1990, alors que le gouvernement du
Québec dégèle pour la première fois les frais de scolarité, fixes depuis
les années 1960. La Guerre froide gagnée par le «monde libre», il est
temps de faire payer la génération montante.

Depuis 1990, c’est plus de 1 000 étudiantes et étudiants qui ont été
arrêtés, au Québec, uniquement dans le cadre de mobilisations relatives à
l’éducation (hausse des frais de scolarité, grève du corps enseignant,
suppression d’activités parascolaires, etc.). Ce total n’inclut donc pas
les étudiantes et les étudiants qu’ont retrouve parmi les 3 000
arrestations (environ) qui ont eu lieu depuis 1999 au Québec dans le cadre
de manifestations anticapitalistes et contre la brutalité policière, car
il ne s’agissait pas d’événements organisés par des associations
étudiantes. Cela dit, au Sommet des Amériques à Québec, en avril 2001, le
Groupe opposé à la mondialisation des marchés (GOMM) comptait dans ses
rangs des associations étudiantes, et sa manifestation a été brutalement
ciblée par les policiers (tirs de balles de caoutchouc, gaz lacrymogène).
C’est aussi sans compter plusieurs dizaines (au moins 145 depuis 2005) de
contraventions remises sans arrestation dans le cadre de manifestations
étudiantes pour avoir «troublé la paix», ni les poursuites individuelles
contre des activistes étudiants, les injonctions leur interdisant l’entrée
de leur établissement d’enseignement pendant plusieurs jours, voire des
semaines ou des mois, le contrôle disciplinaire parfois brutal des agents
de sécurité privés assurant l’ordre dans les établissements
d’enseignement, ou encore les diverses manœuvres d’intimidation. Ainsi, un
vice-recteur exécutif de l’Université de Montréal a demandé en janvier
2008 aux policiers d’être présents à une assemblée parce qu’il craignait
que des étudiants ne viennent perturber la séance, pourtant ouverte au
public.

Des activités qui ne sont pas directement liées aux enjeux éducatifs
peuvent aussi être l’objet de répression sur les campus, comme le révèlent
les nombreuses interventions policières à l’Université Laval, contre le
Collectif de minuit, qui distribuait de la nourriture gratuitement (!)
pour dénoncer le monopole exercé par Sodexho dans les services
alimentaires.
Voici une liste — non exhaustive — des arrestations et de quelques cas de
violence policière ciblant le mouvement étudiant dans le cadre de
revendications liées directement à l’éducation, depuis 1990 :

Mars 1990 : plus de 180 personnes sont arrêtées lors d’une occupation du
parquet de la bourse de Montréal organisée par la FAECUM;
10 février 1998 : 70 arrestations lors de l’occupation des bureaux du
Conseil du patronat du Québec;
22 septembre 1999 : 33 élèves du secondaire arrêtés pour avoir protesté
contre l'impact du boycottage des activités parascolaires par les
professeurs;
23 septembre 1999 : Arrestation de masse de 278 élèves dans la cour de
l’école secondaire Chomedey-de-Maisonneuve;
23 septembre 1999 : Une vingtaine d’arrestations lors d’une manifestation
de cégépiens à la Tour de la Bourse;
4 novembre 1999 : 2 arrestations lors d’un piquet de grève devant
l’Université Concordia et une étudiante est gravement blessée au genou;
24 novembre 1999 : 66 étudiantes et étudiants de l’UQAM sont encerclés et
arrêtés devant leur établissement pour avoir manifesté contre une entente
entre leur Université et Coca-Cola;
22 février 2000 : 3 arrestations en marge du Sommet du Québec et de la
jeunesse, à Québec, et tirs de grenades de gaz lacrymogène contre la foule
étudiante qui réplique avec des balles de neige;
12 mars 2002 : arrestation de 16 étudiants du Cégep du Vieux-Montréal lors
d’une occupation pour protester contre l’affichage publicitaire;
Septembre 2002 : charge de l’escouade antiémeute et tirs de gaz
lacrymogène à l’intérieur du Pavillon Hall, de l’Université Concordia, à
Montréal, et 5 arrestations suite à une manifestation contre une
conférence du politicien israélien Benjamin Netanyahou.
Février 2004 : des agents de la Sûreté du Québec ont blessé au visage un
étudiant par le tir d’une grenade de gaz lacrymogène, lors d’un
rassemblement devant le parlement;
Janvier 2005 : 6
étudiants arrêtés à Jonquière;
16 février 2005 : 7 arrestations et des étudiants sont poivrés et
reçoivent des coups de matraque après avoir défoncé la
porte du
caucus du PLQ au Château Montebello;
Le 8 mars 2005 : arrestations des étudiantes et des étudiants qui
occupaient le bureau du ministre Fournier, responsable de l’éducation, à
Montréal;
9 mars 2005 : 10 personnes arrêtées en occupant le bureau de comté du
ministre Fournier, à Châteauguay, et 4 autres personnes sont arrêtées lors
d’une manifestation d’appui;
10-11 mars 2005 : la force antiémeute
entre dans l’UQAM et arrête 48
étudiantes et étudiants qui participaient à une occupation, mais aussi des
gens assistant à une
soirée d’improvisation et des employés du Café
Aquin;
17 mars 2005 : 4
personnes sont arrêtées et la police dresse 84
contraventions à
St-Jérôme lors d’une manifestation étudiante
(niveaux secondaire et cégep);
21 mars 2005 : la police disperse avec violence un piquet de grève devant
le
cégep de St-Jérôme, et procède à une arrestation;
22 mars 2005 : La police antiémeute arrête brutalement 6
personnes
suite à un court blocage d’une entrée du Port de Montréal
qui se
continuait en manifestation dans les rues de la ville;
23 mars 2005 : 5 arrestations à Sherbrooke lors d’une occupation du bureau
de
la députée Monique Gagnon-Tremblay;
23 mars 2005 : 3 arrestations à
Gatineau lors d'une manifestation
d'élèves du secondaire;
23 mars 2005 : une vingtaine d’arrestations lors de l’occupation des
bureaux du Conseil du patronat
à Montréal;
24 mars 2005 : 2 arrestations lors d’une
occupation du Complexe G, à
Québec.
31 mars 2005 : 14 arrestations lors d’une occupation de
la
permanence du PLQ, à Québec.
1er avril 2005 : 14 arrestations lors d’une occupation des bureaux du
ministère du Revenu, à Québec;
1er avril 2005 : 24 arrestations lors de l’occupation des bureaux du
ministère des Finances au Centre
du commerce mondial à Montréal, et
distribution de contraventions à 91
personnes participant à une
manifestation d’appui encerclée;
4 avril 2005 : 5
arrestations lors de l’occupation du bureau de la
FEUQ à Montréal;
7 avril 2005 : intervention violente des policiers contre des étudiantes
et des étudiants qui bloquent l’accès à la Tour de la Bourse à Montréal :
foulures, dents cassées, commotions cérébrales;
8 avril 2005 : Environ 70 étudiantes et étudiants encerclés suite au
blocage de l’entrée d’un magasin Wal-Mart à Montréal, et distribution de
contraventions de 141$ et détention temporaire dans des autobus;
4 avril 2005 : 3 arrestations à Québec;
4 avril 2005 : 5 arrestations à Sherbrooke;
4 avril 2005 : 5 arrestations pendant une manifestation contre le Premier
ministre Jean Charest, à Montréal;
31 octobre 2007

 : 6 arrestations à Sherbrooke, lors d’une
manifestation contre la hausse des frais de scolarité;
12 novembre 2007

 : 1re journée de grève à l’UQAM, trois
étudiants sont arrêtés devant l’établissement et quelques autres
matraqués, après avoir chahuté le professeur Claude Corbo, futur recteur;
13 novembre 2007 : 103 arrestations suite à une occupation au cégep du
Vieux-Montréal. Les policiers déployés sur la rue utilisent abondamment le
poivre de Cayenne contre les sympathisants;
3 avril 2009 : matraquage d’une vingtaine d’étudiantes et d’étudiants
circulant sur le trottoir de la rue Maisonneuve (Montréal), après une
manifestation du Syndicat des professeures et des professeurs de
l’Université du Québec à Montréal (SPUQ) devant les bureaux du ministère
de l’Éducation;
7 avril 2009 : 45 arrestations d’étudiantes et d’étudiants lors d’une
occupation à l’UQAM (lors de la grève du SPUQ);
Avril 2009 : une arrestation lors d’une manifestation au pont de la
Concorde, à Montréal;
11 février 2010 : des policiers en tenue anti-émeute interviennent contre
des dizaines d’élèves de l’école secondaire Saint-Maxime, dans le quartier
Chomedey, qui protestaient contre l’arrestation d’un de leurs camarades.

Cette répression qui cible les étudiantes et les étudiants a plusieurs
causes. La tendance étudiante qui porte le discours le plus radical —
gratuité scolaire, par exemple — est la plus ciblée par la répression, ce
qui participe d’un processus plus vaste de criminalisation de la
contestation qui touche en particulier le mouvement altermondialiste
depuis une dizaine d’années. Cela dit, en certaines occasions, la
répression s’est aussi abattue sur des associations étudiantes moins
radicales (FAECUM en 1990, FEUQ en 2005).

La répression policière pourrait aussi s’expliquer en raison des moyens
d’action des activistes étudiants; leur turbulence provoquerait leur
répression. Pourtant, les policiers sont beaucoup plus tolérants lorsque
la turbulence est provoquée par des activistes d’autres mouvements
sociaux. Il ne faut donc pas sous-estimer le fait que les policiers ont
tendance à percevoir les étudiantes et les étudiants avec mépris, ce qui
les pousse à les traiter avec moins de ménagement. Aux yeux des policiers,
les «jeunes» feraient mieux d’étudier pour se trouver rapidement un emploi
salarié, plutôt que de perdre leur temps à manifester et défier leur
autorité. Cette perception méprisante des policiers à l’égard des «jeunes»
explique en grande partie pourquoi les interventions policières sont plus
brutales contre le mouvement étudiant que contre les autres mouvements
sociaux institutionnels, même lorsque ces derniers agissent de façon
turbulente.
Dans certains cas, les directions des établissements d’enseignement sont
en partie responsables de la répression. Ainsi, ce sont les
administrateurs qui demandent une intervention dans les cas d’occupation;
mais ici encore, il faut constater l’arbitraire de ces décisions. Pour
certaines administrations, ont laissera courir une occupation pendant des
jours, voire des semaines; d’autres appelleront les policiers à intervenir
dans les murs de l’institution à peine quelques heures après le début de
l’action. Ce n’est donc pas l’action elle-même qui provoque la répression,
mais la volonté des autorités administratives et policières d’en découdre
avec la contestation étudiante, et de répondre aux revendications —
surtout les plus opposées aux objectifs des élites politiques — à coups de
matraque.

À titre comparatif, il est révélateur de constater que les policiers du
SPVM se sont comportés de manière très courtoise à l’égard des membres du
Syndicat des professeures et des professeurs de l’Université du Québec à
Montréal (SPUQ – CSN), en grève pendant 7 semaines lors de l’hiver 2009.
Les grévistes ont pourtant bloqué les portes à plusieurs reprises,
organisé des charivaris (trompettes et sifflets) à l’extérieur et à
l’intérieur de l’établissement, perturbant par exemple des classes
assignées à des chargés de cours. Les policiers prenaient même le parti
des grévistes et cherchaient à calmer les étudiants en gestion ou en droit
qui menaçaient verbalement les grévistes et chargeaient physiquement les
piquets de grève. Les membres du SPUQ ont aussi manifesté tous les jours
pendant quelques semaines sur les trottoirs et dans les rues de Montréal,
souvent sans permis.

À plusieurs reprises, la manifestation s’est déployée
autour du bâtiment logeant les bureaux montréalais du Premier ministre,
les gardiens y verrouillaient les portes, ce qui empêchait les gens
d’entrer ou de sortir. Parfois, un policier venait s’enquérir poliment
quant au temps que durerait la manifestation, et il aidait à réguler la
circulation; le plus souvent, aucun policier n’apparaissait sur le trajet
ou sur les lieux de la manifestation. De même, les salariés du Journal de
Montréal, en lock-out depuis plus d’un an, ont effectué certaines actions
de perturbation, dont une occupation par plus de 200 d’entre eux du siège
social de la Caisse de dépôt (17 février 2010). Le 15 décembre 2009, une
centaine d’employés ont manifesté devant l’imprimerie du journal et
perturbé pendant plusieurs heures la circulation des camions responsables
de la distribution. Lors de ces événements, aucune brutalité policière n’a
été déplorée, et les policiers n’ont procédé à aucune arrestation (tant
mieux !). Évidemment, des conflits de travail peuvent aussi être marqués
par des interventions brutales de la police; mais depuis 1990, il semble
que le mouvement étudiant soit victime de violence policière plus que les
autres mouvements sociaux institutionnels. Or ce n’est pas nécessairement
le type d’action militante qui appelle la répression policière, mais bien
souvent l’identité sociale (le statut) des contestataires; les policiers
ne répriment pas toujours en fonction de ce qui est fait, mais de qui le
fait. Aux yeux des policiers, des étudiantes et des étudiants qui
contestent les règles du jeu et réclament plus de justice sociale ne sont
pas respectables, et méritent donc la répression qu’ils leur infligent
régulièrement. Le COBP se déclare solidaire des étudiantes et des
étudiants victimes de cette répression, ainsi que de celles et ceux qui
cherchent à la dénoncer et la contester.
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Collectif opposé à la brutalité policière (COBP)
21 février 2010

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Corp policier (SPVM, SQ, GRC, agent de la STM, etc): 

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