Une autre manifestation contre la répression policière… réprimée par la police

Une autre manifestation contre la répression policière… réprimée par la police

Francis Dupuis-Déri Professeur de science politique à l’UQAM et sympathisant du Collectif opposé à la brutalité policière (COBP)

D’année en année, le 15 mars à Montréal, le Collectif opposé à la brutalité policière (COBP) organise une manifestation qui mobilise entre 500 et 1 000 personnes. Régulièrement, cette manifestation est l’occasion d’une confrontation entre policiers et manifestants et de dizaines ou de centaines d’arrestations.

J’ai participé à une dizaine des 14 manifestations du 15 mars. J’ai été frappé, année après année, de constater que les médias adoptent presque tous la même perspective (à moins qu’un de leurs journalistes soit parmi les arrêtés) qui relève du sarcasme critique : «une manifestation contre la brutalité policière vire… à la violence». Le récit proposé est aussi toujours le même : face à de «jeunes marginaux» violents (une vitrine éclatée, une poubelle renversée), la police a été obligée d’intervenir. Souvent, les médias offrent à un policier l’opportunité de raconter lui même ce récit, et de conclure (comme cette année) que le «bilan est positif». Mais comment parler sérieusement de «bilan positif» quand la police arrête une centaine de citoyennes et citoyens qui dénonçaient… la brutalité policière ? Des policiers si prompts à la brutalité contre une manifestation qui critique la brutalité policière ne devraient-ils pas être, eux aussi, l’objet d’une critique sarcastique ? N’oublions pas, par ailleurs, que le SPVM a été épinglé depuis peu par de nombreux organismes de défense des droits et libertés. En 2005 déjà, le Comité des droits de l’Homme de l’ONU demandait une enquête publique (qui n’a jamais eu lieu) au sujet de la propension du SPVM à pratiquer l’arrestation de masse contre les manifestations associées à l’extrême gauche. En effet, le SPVM a procédé à plus de 2 000 arrestations dans le cadre de manifestation depuis une dizaine d’années (voir mon texte «Broyer du noir», Les ateliers de l’éthique, 2006, et le texte «Mouvement étudiant et répression policière au Québec-1990-2010», sur le site du COBP).

Le SPVM a aussi été critiqué pour pratiquer le profilage racial (selon la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse et selon le Centre de recherche de Montréal sur les inégalités sociales et les discriminations) et le profilage social (selon la Commission des droits de la personne). Le COBP demandait cette année que la Protectrice du citoyen enquête sur le processus de plainte en déontologie policière, qui ne permet pas d’obtenir réellement justice. Et puis, il y a cette commission au sujet de l’assassinat par policier d’un jeune de Montréal Nord, en août 2008, sans compter la soixantaine de citoyens tués lors d’interventions policières à Montréal depuis une vingtaine d’années. Dans un tel contexte, on peut comprendre que les gens soient en colère contre les policiers ; on peut aussi espérer qu’un commandant du SPVM adopte une approche pacificatrice SURTOUT face à une manifestation contre la brutalité policière, puisque la présence massive et visible de policiers sur les lieux de rassemblement de citoyennes et citoyens venus critiquer la police risque — évidemment — d’être perçue comme une provocation insultante et une menace intimidante. Des sociologues et politologues spécialistes des dynamiques entre forces policières et mouvements sociaux ont d’ailleurs distingué deux types d’approches policières en situation de manifestation (voir O. Fillieule et D. Della Porta, Police et manifestants, 2006), dont une première approche qui consiste à favoriser une «désescalade» de la tension.

Cette approche consiste à déployer les forces policières avec une certaine discrétion, à tolérer quelques infractions mineures et à pratiquer un ciblage individualisé des personnes qui commettent des méfaits, plutôt que d’avoir recours aux charges qui ciblent l’ensemble de la foule, ce qui peut provoquer des réactions émeutières même chez des personnes venues avec des intentions pacifiques, et qui peut aussi impliquer des gens qui n’ont rien à voir avec la manifestation (simples passants, journalistes). Or les 15 mars, le SPVM choisit d’année en année la seconde approche, soit celle de la confrontation. Cette approche consiste à déployer les troupes de façon massive et très visible avant même le début d’une manifestation, y compris plusieurs agents en tenue anti-émeute, certains ayant déjà à la main leur fusil tirant des balles de caoutchouc ou des grenades de gaz lacrymogène, sans parler des policiers à cheval, d’hélicoptères et d’agents infiltrés, qui pensent être vêtus comme des manifestants. Le 15 mars 2009, les policiers avaient formé un périmètre pour fouiller les sacs à dos de toutes personnes voulant rejoindre le point de rassemblement, devant le métro Mont-Royal, menaçant d’arrêter quiconque contestait cette fouille. Cette année, les gens qui arrivaient par métro au rassemblement étaient accueillis sur le quai et dans les couloirs de la station Pie IX par des lignes de policiers en tenue anti-émeute.

Merci pour l’ambiance ! L’année dernière et cette année, les policiers ont procédé à des arrestations avant le début de la manifestation, alors même qu’aucun méfait n’avait été commis. Les policiers ne sont pas à court de justification. Le porte-parole du SPVM a déclaré cette année que quatre des personnes interpellées avant la manifestation transportaient dans leur sac à dos cocktails Molotov et «pièces diverses». Je demande à voir. En avril 2002, après une arrestation de masse avant même le début d’une manifestation, le commandant avait exhibé devant les médias de prétendus cocktails Molotov ; en fait, des bouteilles d’eau en plastique ! Depuis la fameuse Bataille de Seattle, les services de police mobilisés en Occident contre le mouvement altermondialiste ont régulièrement menti pour justifier la répression, prétendant avoir saisi des cocktails Molotov ou des même bombes, des armes à feu, des projectiles emplis d’urine ou d’acide, et même des reptiles. Chaque fois, on apprend au final qu’il n’y avait rien de tel ou que des policiers avaient eux même disposés ces «preuves» pour qu’elles soient saisies, cherchant dans tous ces cas à manipuler les médias et le public (voir mon texte «La répression encore et toujours», en postface de V. Serge, Ce que tout révolutionnaire doit savoir sur la répression, éd. Lux, 2009).

On notera aussi, lors de la manifestation du 15 mars 2010, la présence au sein de la foule d’au moins une demi-douzaine d’agents infiltrés (mal) déguisés en manifestants. Certains avaient le visage cagoulé (fait documenté par le réseau TVA, et sur le site du Centre des médias alternatifs du Québec). Cette pratique rappelle la malheureuse action de trois agents provocateurs de la Sûreté du Québec, démasqués caillou à la main lors de la manifestation contre le Sommet du Partenariat sur la sécurité et la prospérité à Montebello, en 2007. Les spécialistes des rapports entre policiers et mouvements sociaux peuvent d’avance prédire ce que provoquera au sein de la foule cette approche de la confrontation, marquée par un déploiement massif de policiers en tenue anti-émeute, des arrestations arbitraires avant la manifestation et le recours à des agents provocateurs si mal déguisés : peur, tension et colère, associées à un sentiment profond d’injustice.

À moins d’être totalement incompétents, ce dont je doute, les officiers supérieurs du SPVM savent que leur choix de la confrontation aura pour effet d’alimenter la tension entre policiers et manifestants venus critiquer leur brutalité ; les agents du SPVM agissent donc comme des pompiers pyromanes. Considérant le déni des politiciens de l’Hôtel de Ville au sujet des pratiques les plus déplorables du SPVM, et l’entêtement des médias à présenter les citoyennes et citoyens opposés à la brutalité policière comme violents et responsables de la répression qui les cible, il semble bien que les policiers ont compris qu’ils peuvent intervenir contre cette manifestation annuelle avec mépris et brutalité. Finalement, le porte-parole de la police a bien raison de dresser un «bilan positif» de l’opération : un policier doit en effet être content d’avoir neutralisé par la répression des citoyennes et citoyens qui critiquent la police ? 100 arrestations ce printemps ? La chasse était bonne.

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