Violence policière au Brésil: «Tuer est un rite de passage»

Violence policière au Brésil: «Tuer est un rite de passage»

Plus de 2 millions de Brésiliens sont descendus dans les rues lors d'une série de manifestations monstres cette année. Ils dénonçaient notamment la violence des policiers, pour qui le meurtre est devenu un «rite de passage», explique le lieutenant-colonel Adilson Paes de Souza, qui a pris sa retraite après 28 ans de service dans la police militaire de São Paulo, et qui veut désormais réformer le système. La Presse l'a interviewé.

Après une carrière de 28 ans dans la police, vous êtes allé à l'université pour faire une maîtrise sur les droits de l'homme. Qu'est-ce qui a motivé votre choix?

J'ai réalisé que les choses n'allaient pas. Au Brésil, la police est impopulaire. Un récent sondage montre que 70% de la population ne fait pas confiance aux policiers. Je me suis dit: Qu'est-ce qui se passe? Qu'est-ce qui provoque ça?

De jeunes policiers sont devenus des meurtriers, ils tuent régulièrement dans l'exercice de leurs fonctions. Depuis cinq ans, la police militaire brésilienne a tué plus de personnes que tous les services de police de l'Amérique du Nord réunis. Certaines situations sont dangereuses, mais il y a aussi beaucoup d'abus. On demande aux policiers d'aller dans les favelas, des quartiers d'une pauvreté inouïe. Les policiers répondent à la violence par la violence.

Aussi, selon les données de notre propre secrétaire de la Sécurité publique, à peine 3% des enquêtes sur les crimes violents au Brésil mènent à une condamnation. C'est le système au complet qui ne fonctionne pas.

Vous avez interviewé quatre policiers emprisonnés pour leur rôle dans les «escadrons de la mort». Qu'est-ce qu'ils vous ont dit?

Ils ne comprennent pas pourquoi ils sont là. Ils disent: «J'ai reçu le prix de l'officier du mois. J'ai gagné une médaille. Et là, ils me jettent en prison.» Pour eux, le meurtre est un outil de travail.

Ils sont arrivés à cette conclusion parce qu'ils voient que le système ne fonctionne pas. Les policiers risquent leur vie pour arrêter des gens. Puis, quelques heures plus tard, ces mêmes personnes sont de nouveau dans la rue, car elles ont payé un pot-de-vin. Les policiers se disent: «Nous sommes laissés à nous-mêmes. Nous devons créer notre propre système.» Alors ils vont dans les quartiers pauvres, trouvent la personne qu'ils cherchent et l'éliminent. Ils croient que tuer des gens en marge de la société est essentiel à leur travail, essentiel pour protéger la société. S'ils ne pouvaient pas le faire, ils ne pourraient pas travailler.

Les policiers sont-ils encouragés à être violents?

Je dirais que c'est plutôt un encouragement indirect. Le gouvernement ne l'admet pas, mais il y a déjà eu des honneurs décernés aux policiers violents. Des policiers m'ont dit que tuer est un «rite de passage». Ça leur permet d'être acceptés par leurs collègues, ça montre qu'ils font désormais partie de la famille. Il faut comprendre que les policiers au Brésil évoluent dans un environnement d'hypermasculinité difficile à surestimer.

Il y a aussi l'état d'esprit des policiers. Ils disent qu'ils sont dans une guerre. Ils ont établi qui est l'ennemi, et ils veulent l'éliminer. C'est la logique qui prévaut.

Les policiers m'ont aussi dit qu'ils n'avaient pas reçu la formation nécessaire pour faire face aux problèmes sociaux criants, comme la pauvreté extrême, un environnement de violence élevée, etc.

Les manifestions monstres qui ont eu lieu cette année au Brésil ont débuté en réaction au prix des transports en commun, puis ont pris de l'ampleur. Qu'est-ce qui explique la grogne populaire?

Le philosophe italien Norberto Bobbio aimait parler de la métaphore du palais et du square. Je crois que le palais et le square sont divisés. Le palais n'a pas écouté et n'a pas représenté le square, la société. Les gens manifestent, car ils réalisent que personne ne les écoute, personne ne représente leurs intérêts. Nous vivons une crise qui est plus profonde que par le passé, selon moi.

Quelle est la réaction des élus devant la violence?

Quand un policier est arrêté, les politiciens disent: «C'est un cas isolé.» Mais les cas sont trop nombreux. Aujourd'hui, tout le monde a une caméra vidéo, alors les images circulent, ce n'est plus aussi caché qu'avant.

Fondamentalement, les élus ne semblent pas vouloir s'en mêler. Le lobby de la sécurité est puissant. Mais quand on a une majorité de la population qui ne fait plus confiance aux forces de l'ordre, c'est sérieux et dangereux. Je crois que le gouvernement va finir par écouter les gens. Il n'y a pas d'autre solution.
Des meurtres «justifiables»

Selon les données du gouvernement brésilien, 3094 des 14 280 homicides répertoriés à Rio entre 2006 et 2010 sont attribuables à la police militaire, soit plus de 20% des meurtres.

Ces homicides sont déclarés «justifiables» par le gouvernement, catégorie qui inclut la légitime défense des policiers.

Selon les organisations de défense des droits de l'homme, les meurtres «justifiables» sont devenus une catégorie fourre-tout qui donne carte blanche aux policiers.

http://www.lapresse.ca/international/amerique-latine/201311/23/01-471384...

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